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5. Église

Détruire - (re)construire

5.2Les lieux religieux en prison

Lorsque l’abbaye de Clairvaux est transformée en maison centrale au début du 19e siècle, son église est entièrement détruite. Les cultes investissent alors d’autres lieux : l’ancien réfectoire des moines, transformé en chapelle pour le culte catholique, et le « prétoire » pour le culte réformé, avant que ne lui soit dévolu un local niché en haut d’un escalier à double vis du grand cloître.

À l’époque moderne comme au 19e siècle, les lieux d’enfermement ne sont pas conçus sans une forte dimension religieuse. On ne peut les considérer sous le seul angle de la surveillance et de la discipline, auquel on les réduit trop souvent depuis les travaux de Michel Foucault.

Culte protestant, années 1930
À gauche, trois détenues placées face au pasteur et à une surveillante, assise à droite. Maison centrale de Montpellier.
Source : © Henri Manuel / Fonds Manuel / ENAP – CRHCP, M-08-046.

En revanche, avant l’époque moderne, la plupart des prisons ne comporte aucun lieu spécifique pour le secours spirituel des détenus, la prison des Stinche de Florence dans laquelle un chapelain célèbre la messe dès 14e siècle faisant figure d’exception. Par ailleurs, les règlements demeurent muets sur la dimension religieuse de la vie carcérale.

On note cependant que les prisons sont souvent localisées dans des châteaux ou des forteresses dotés de chapelles et qu’en ville, elles sont situées non loin des églises. Exemple, parmi beaucoup d’autres, le Châtelet de Paris est attenant à l’église Saint-Leufroy, ce qui permet aux détenus privés d’accès aux lieux de culte de disposer d’une forme de proximité avec le sacré.

Dans les prisons de l’Inquisition languedocienne (qu’on appelle « murs »), il existe bien des chapelles dans lesquelles les inquisiteurs prononcent des sermons devant les suspects d’hérésie. Mais, paradoxalement, on ne peut pas parler de programme de rééducation religieuse destiné aux hérétiques : le traité de l’inquisiteur Bernard Gui évoque la manière dont l’emprisonnement permet d’obtenir des informations utiles, mais bien peu la réhabilitation morale et religieuse des emmurés.

Dans les prisons des cités communales italiennes, si des sermons sont prononcés chaque semaine par des clercs, l’administration des sacrements aux détenus dépend en général de la bonne volonté des ecclésiastiques qui visitent les prisons. Dans les geôles du roi de France, rien n’est davantage prévu pour faciliter l’accès des prisonniers aux sacrements, et ce n’est qu’en 1397 qu’une ordonnance du roi Charles VI accorde la confession aux condamnés à mort.

L’épreuve de la prison est conçue en elle-même comme sanctifiante et les détenus sont considérés comme méritant les aumônes. Dans l’ensemble, les prisons médiévales ne sont pas des lieux où le culte et les rituels chrétiens (confession, par exemple) peuvent se dérouler normalement.

Des religieux visitant une prison, 18e siècle
Religieux, gardien et détenu dans une cellule du palais des doges.
Source : Gravure de Giovanni De Pian (1764-1800) d’après des dessins de Francesco Gallimberti. Venise, Museo Correr.

Cette situation change à l’époque moderne : si les visites de prêtres séculiers et religieux perdurent, on considère de plus en plus qu’une « bonne » prison doit disposer de sa propre chapelle. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui motive, dès le 17e siècle, la transformation d’anciens monastères en établissements d’enfermement, ou le fait qu’on s’en inspire, comme l’écrit l’encyclopédiste allemand Johann Heinrich Zedler en 1750 : « Pour l’aménagement de telles maisons, la forme des monastères devrait convenir le mieux, et il faudrait surtout veiller à ce qu’une église soit construite tout près ». De même, en 1741, les Sentiments d’un vrai chrétien dans la captivité, texte anonyme dédicacé au duc d’Orléans, rappellent au détenu oisif l’obligation de participer à la prière quotidienne organisée en prison. Enfin, quand, au début du 19e siècle, l’architecte Louis-Pierre Baltard conçoit la restauration d’anciennes prisons à Paris (Sainte-Pélagie ou encore Saint-Lazare), il y prévoit systématiquement une chapelle.

Chapelle de la prison de Sainte-Pélagie à Paris, 19e siècle
La lithographie montre le duc Mathieu de Montmorency lavant les pieds des jeunes prisonniers le jeudi saint. Vers 1820.
Source : Paris, Musée Carnavalet, CARGTOP12593.

La place centrale de la chapelle au sein des lieux clos se maintient au 19e siècle. Dans la maison centrale de Clairvaux, où l’église abbatiale est détruite, l’ancien réfectoire des moines est transformé en chapelle.

Dans les nombreuses prisons nouvellement construites, l’aménagement des chapelles est marqué par le débat sur l’enfermement cellulaire et l’isolement des détenus. Des chapelles dites « cellulaires » émergent alors, comme à Fresnes ou à la Petite Roquette, où elles sont disposées de sorte que les détenus ne puissent communiquer entre eux durant la messe.

À Clairvaux, en 1868, le préfet envisage de doter d’un autel spécifique le quartier d’isolement cellulaire qui compte alors 35 prisonniers. Le dispositif imaginé n’est pas sans rappeler celui de la prison monastique de la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon : il est prévu d’installer l’autel dans la galerie donnant accès aux cellules, afin que les détenus, en se plaçant sur le seuil de la porte entrebâillée de leur cellule, puissent entendre la messe et voir le prêtre, sans pouvoir se voir les uns les autres. Ces aménagements et dispositifs illustrent les continuités et les innovations générées par la réflexion sur la pratique religieuse en prison.