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7. Cloître

Circuler

7.3 Déplacements illicites

Le grand cloître de l’abbaye de Clairvaux est l’un des lieux de déplacements des moines, puis des détenus lorsqu’il devient cour de promenade de la prison des hommes au 19e siècle. Le contrôle exercé dans les milieux clos n’empêche toutefois pas les déplacements illicites. On ne peut cependant les appréhender que lorsqu’ils débouchent sur des comportements enfreignant les règlements et sanctionnés comme tels.

Dans les monastères, les déplacements sont strictement réglés. Chaque religieux doit se trouver dans les lieux que lui assigne la règle selon le moment de la journée : allées et venues sont donc interdites. La surveillance mutuelle des moines et la vigilance de l’abbé permettent en théorie de contrôler les déplacements illicites. Néanmoins les religieux parviennent souvent à échapper à cette surveillance. Ainsi, en 1485, le vicaire de l’abbé bénédictin de Notre-Dame de Guîtres, près de Bordeaux, surprend l’un des moines en pleine nuit et l’admoneste ainsi : « Ce n’est pas une heure pour déambuler par les chemins à la manière des bouffons et des ribauds ». Le moine réplique en frappant d’un coup d’épée le vicaire, qui se défend avec un couteau et tue son assaillant… (Cité du Vatican, Archivio della Penitenzieria Apostolica, Registra matrimonialium et diversorum, 34, f. 201v). D’une façon plus générale, les déplacements illicites enfreignent la règle, qu’il s’agisse de s’extraire momentanément d’une vie communautaire étouffante ou de commettre des infractions plus graves (vols, violences). Ils aboutissent parfois à des rencontres rigoureusement interdites : ainsi, les autorités ecclésiastiques confèrent régulièrement des absolutions à des religieuses accusées d’avoir fauté avec un homme et d’avoir accouché dans le monastère, par exemple.

Une abbesse enceinte ?
Clercs palpant le ventre d’une abbesse supposée enceinte, Gautier de Coinci, Miracles de Notre Dame, 13e siècle.
Source : Bibliothèque municipale de Besançon, ms 551, f. 42v. Cliché CNRS/IRHT.

Dans les prisons médiévales, les détenus vont et viennent librement au cours de la journée à l’intérieur de l’enceinte. En revanche, les contacts entre détenus des deux sexes, en principe séparés, sont prohibés : en 1366, le statut des geôliers de la prison florentine des Stinche leur impose de réprimer le jeu, l’ivresse, les jurons et blasphèmes, la prostitution, l’accès à la prison des femmes, la sodomie et les contacts illicites.

Dans les établissements d’enfermement de l’époque moderne, l’un des indices de l’existence de déplacements illicites est la présence de femmes enceintes et d’enfants. En Saxe, entre 1805 et 1816, 23 grossesses sont recensées, ce chiffre étant sans doute inférieur à la réalité. Facilités par la séparation incomplète des sexes, les contacts entre hommes et femmes s’expliquent également par le modèle d’organisation de la prison en maisonnée : les résidents assurant la plupart des tâches ménagères et des travaux, ils sont amenés à se déplacer sans cesse. Les établissements grouillent donc de mouvements, contrairement à l’image d’une stricte organisation de l’espace et des déplacements véhiculée par les règlements et les plans.

Aux déplacements collectifs entre les lieux-clés (dortoirs, réfectoires, ateliers, église) s’ajoutent les allées et venues individuelles plus sporadiques qui aboutissent à un usage détourné de certains lieux. Ainsi, en 1814 dans la maison de discipline de Lichtenburg, Johanne Christiane Hälsigin, employée au nettoyage de la maison, rencontre par hasard dans l’étable, où elle est venue vider sa bassine d’eau, Johann Gottlob Bruder qui travaille aux écuries : un rapport établit que « Bruder l’aurait charnellement connue et elle serait par conséquent tombée enceinte » (Dresde, Sächsisches Hauptstaatsarchiv, 10116, loc. 5910).

Les déplacements illicites se réduisent considérablement lorsque les établissements mixtes de l’époque moderne se transforment en institutions pénitentiaires monosexuées. Dans les prisons du 19e siècle, a fortiori quand elles adoptent le régime cellulaire, le quotidien est plus strictement régulé et les déplacements plus limités. Même si le contrôle de l’espace n’est jamais total, les administrations s’efforcent de réduire au minimum les circulations incontrôlées et les contacts éventuels. Elles n’y parviennent pas toujours. Ainsi, en 1823, une enquête vise un employé de Fontevraud accusé d’avoir eu des relations sexuelles avec une détenue travaillant à la buanderie qu’il a conduite dans sa chambre (AN F 16/408).

De même à Clairvaux, des murs supplémentaires sont érigés pour éviter les communications entre détenus et personnel féminin. En 1849, le sous-directeur rapporte qu’un détenu a escaladé le petit mur séparant la prison des femmes de l’infirmerie des hommes pour venir dans la cuisine et y avoir « des conversations plus ou moins criminelles » et des relations « immorales » avec des femmes. Le détenu est condamné au cachot et l’infirmier-major sanctionné pour défaut de surveillance (ADA, 2 Y 8).

Les détenus et les filles de la cantine, Clairvaux, 1829
Projet de construction de murs supplémentaires dans le bâtiment de la « grande détention » (ancien « grand cloître » ) afin d’éviter les communications entre détenus et filles de la cantine. Le service de la cuisine s’effectue désormais par le mur de ronde. 20 juillet 1829.
Source : Troyes, ADA, 2 Y 8.

Les déplacements des prisonniers se limitent cependant de plus en plus à leurs cellules, aux salles de travail collectives, aux réfectoires, ainsi qu’aux promenades devenues le symbole d’un triste quotidien carcéral tournant en rond, comme le décrit un détenu de Waldheim, en 1897.

LECTURE
Triste quotidien carcéral
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Ronde des détenus à la prison de Waldheim, 1903
Promenade des détenus dans la cour de la prison.
Source : Illustrirte Zeitung, n° 3111, 12 février 1903, p. 233.