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8. Quartier disciplinaire

Surveiller - punir

8.5 Le panoptisme

Les bâtiments de la maison centrale de Clairvaux, hérités de l’abbaye en 1808, ne correspondent rapidement plus aux principes de l’architecture carcérale contemporaine, en premier lieu celui du panoptisme.

Le panoptisme consiste à rendre possible la surveillance d’un grand nombre de prisonniers par le regard d’un seul gardien. Certains en ont vu les prémices dans les règles monastiques : la règle du Maître (6e siècle), par exemple, exige que les lits des moines soient disposés en cercle autour de celui de l’abbé pour que ce dernier puisse les surveiller durant la nuit. Des dispositifs comparables existent également au 18e siècle : ainsi, en Saxe, à Waldheim, le bureau du directeur de la maison de discipline, établie en 1716 dans un ancien relais de chasse, est placé au deuxième étage, avec une vue sur la cour, de sorte qu’« il peut apercevoir tout ce qui se passe éventuellement » (Beschreibung des Chur-Sächsischen allgemeinen Zucht= Waysen= und Armen=Hauses, 1716, p. 16).

Ces formes de surveillance ne suffisent cependant plus lorsque, autour de 1800, la peine d’enfermement se généralise. Les réformateurs des différents pays européens s’interrogent alors sur le type d’architecture carcérale permettant de contrôler au mieux des prisonniers en nombre croissant. De nouvelles formes architecturales viennent remplacer la forme du cloître (un quadrilatère fermé sur ses quatre côtés) qui avait prédominé jusqu’alors.

Ainsi l’hôpital psychiatrique de Vienne (1784, Autriche) adopte une forme circulaire : appelé « tour des fous » (Narrenturm), le bâtiment héberge les malades en cellules individuelles. Ces dispositifs sont repris tout au long du 19e siècle, par exemple en 1855 dans la prison circulaire d’Autun (Saône-et-Loire), où le choix de l’enfermement cellulaire permet aussi de mieux classer et séparer les détenus.

Hôpital psychiatrique de Vienne, 19e siècle
Le bâtiment, de forme circulaire, est construit en 1784.
Source : Gravure de Joseph Schaffer, vers 1810. Vienne, Digitale Sammlungen/Österreichische Nationalbibliothek.
Maison d’arrêt d’Autun, construite en 1855
La prison d’Autun est de forme circulaire ; les cours de promenade des prisonniers se trouvent sur le toit.
Source : maison d’arrêt d’Autun : Gens du Morvan

La prison d’Autun traduit parfaitement la solution proposée par le philosophe anglais Jeremy Bentham dans son Panopticon or the Inspection House (1791) : construire un bâtiment circulaire dans lequel sont aménagées des cellules percées de fenêtres vers l’extérieur et l’intérieur ; au centre du bâtiment, une tour de surveillance, avec un gardien. Par un jeu d’ombres et de lumières, ce dernier peut voir tout ce qui se passe dans les cellules, sans être vu lui-même. Selon Michel Foucault, Bentham invente ainsi le principe de contrôle de la société moderne : les détenus sont placés constamment sous le regard du gardien, dont ils ignorent s’il les observe ou pas, ce qui agit sur leurs consciences et change leurs comportements. Chaque détenu se surveille lui-même. L’architecture devient alors la condition fondamentale de la discipline carcérale et remplace, du moins en principe, les autres moyens de coercition, comme la violence par exemple.

Le panoptique, 1791
Esquisse de Willey Reveley.
Source : The Works of Jeremy Bentham, vol. IV, Édimbourg, 1843, entre les p. 172 et 173.

En tant que tel, le panoptique théorisé par Bentham s’incarne peu dans des réalisations concrètes (la maison d’arrêt de Niort, ouverte en 1853, est une exception, par exemple), en raison des problèmes pratiques qu’il pose (manque de salles de travail, coût exorbitant des constructions, etc.). En revanche, l’idée d’une surveillance continue par un « surveillant » subsiste : dans la première moitié du 19e siècle, les modèles d’architecture carcérale proposent ainsi des plans circulaires, polygonaux ou radiaux, notamment en Angleterre, tous fondés sur ce principe. À partir des années 1820, le plan radial l’emporte : l’architecte anglais George Thomas Bullar conçoit en 1826 plusieurs modèles adaptés à des établissements de différentes tailles ; peu après, la prison américaine de Cherry Hill en Pennsylvanie (1829) ou celle de Pentonville près de Londres (1842) deviennent le nouveau standard de l’architecture carcérale, repris dans de nombreux pays, comme par exemple à la prison Mazas de Paris, construite entre 1845 et 1850.

Cependant, ce mouvement est loin d’être général : construire de nouvelles prisons s’avère en effet très coûteux. En outre, si le modèle cellulaire, étroitement lié au principe panoptique, jouit d’une grande popularité, notamment en France, il ne parvient jamais à s’imposer complètement. À Marseille, par exemple, deux prisons voient le jour en l’espace de dix ans : l’une (Chave, 1852-1854) est cellulaire et adopte une forme en étoile, de sorte qu’il est possible de surveiller les coursives depuis le point central ; l’autre (Saint-Pierre, 1861-1864), de trame orthogonale et ordonnée autour de quatre cours, renoue plutôt avec la forme traditionnelle du cloître.

Dans la plupart des prisons européennes du 19e siècle, dont Clairvaux, l’application du principe panoptique est difficile, voire impossible. En effet, ces établissements sont souvent installés dans des structures héritées des siècles précédents, où l’imbrication des bâtiments fait obstacle à ce type de surveillance.

Vue extérieure de la maison centrale de Clairvaux, 1931
L’imbrication des bâtiments à l’intérieur de l’enceinte fait obstacle à toute logique panoptique de surveillance.
Source : © Henri Manuel / Fonds Manuel / ENAP – CRHCP, M-27-050.