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9. Infirmerie

Continuités et ruptures

9.1 Être malade en milieu clos

À Clairvaux, l’infirmerie – appelée le « petit cloître » en raison de sa forme de quadrilatère – est d’abord destinée aux moines malades. Transformée en hôpital pour les détenus des deux sexes en 1817-1818, elle héberge jusqu’à 300 malades.

Sous l’Ancien Régime, le terme « malade » revêt deux significations : souffrir de maladie et avoir besoin d’assistance par faiblesse, invalidité ou manque de ressources. Dans une société où le christianisme domine, prendre soin des malades est l’une des manifestations de l’amour du prochain, les soins reçus étant avant tout de nature spirituelle (confession, par exemple).

Dans les monastères, la règle de Benoît réserve aux moines malades un lieu spécifique, à l’écart des autres bâtiments, où la règle est adoucie. Dans les grandes abbayes (Cluny, Saint-Denis), ce lieu est un quartier autonome – véritable monastère en réduction – avec la salle des malades et celle des morts, un cloître, une chapelle, des cuisines et parfois un réfectoire.

Les monastères cisterciens peuvent disposer, quant à eux, d’une infirmerie des convers et d’une autre pour les laïcs, pauvres ou non, en plus de l’infirmerie monastique. Situées près de la porterie, certaines de ces infirmeries peuvent accueillir 80 à 100 malades. L’implantation près d’un cours d’eau facilite l’évacuation des eaux usées et les bains thérapeutiques. Souvent, comme à Clairvaux, un jardin procure des plantes médicinales.

« Complexe médical » de l’abbaye de Saint-Gall, 9e siècle
Sur le plan idéal de Saint-Gall, infirmerie, « complexe médical » et cimetière sont situés au nord-est du chœur de l’église.
Source : St. Gallen, Stiftsbibliothek, Cod. Sang. 1092, St. Galler Klosterplan.

À partir du 13e siècle, les hospices (hôtel-Dieu, maison-Dieu…) portent eux aussi assistance aux malades et nécessiteux, qui y reçoivent nourriture, vêtements et soins. Ils comportent plusieurs salles où les lits à rideaux – partagés par plusieurs malades – sont disposés en rangées, comme à Beaune (Côte-d’Or) au 15e siècle.

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L’accueil dans une maison-Dieu
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Grande salle des malades des hospices de Beaune, construits au 15e siècle
Source : Photographie privée

À l’intérieur de ces hospices, généralement gérés par des communautés religieuses ou les pouvoirs urbains, la vie est souvent organisée sur le modèle monastique, la clôture stricte en moins. Obéissance et observance des pratiques religieuses sont la contrepartie de l’assistance reçue.

De tailles très variées, ces institutions accueillent une dizaine à quelques centaines de personnes. Certaines villes en comptent plusieurs : à Hambourg, à l’époque moderne, une dizaine d’établissements prend en charge la moitié des pauvres enregistrés par les autorités. À partir du 17e siècle, ces établissements affirment leur caractère thérapeutique, notamment par la présence de médecins.

Religieuses de Port-Royal-des-Champs pansant les malades de l’abbaye, 18e siècle
La scène se situe peut-être dans l’infirmerie des domestiques, à proximité de la porterie. Gouache sur parchemin du 18e siècle d’après une estampe de Madeleine Horthemels (1686-1767).
Source : Magny-les-Hameaux, Musée national de Port-Royal des Champs © RMN-Grand Palais.

Parallèlement, d’autres institutions associent prise en charge des malades (physiques ou psychiques) et répression des criminels, comme la Zucht- und Tollhaus de Celle, près d’Hanovre. À Waldheim en Saxe, en 1796, le nombre des malades (455) dépasse largement celui des condamnés (184) qui participent d’ailleurs aux soins des premiers. Les malades sont logés dans des quartiers distincts, les cas graves étant séparés des cas bénins. Tous reçoivent des médicaments, sont soumis à des régimes alimentaires adaptés et peuvent bénéficier de soins chirurgicaux, une telle prise en charge médicale étant inaccessible à la plupart de leurs contemporains.

Ces établissements où se côtoient malades et criminels disparaissent au 19e siècle. Les différents types de reclus sont désormais enfermés dans des institutions nouvelles, qui les distinguent les uns des autres, tels les asiles pour les « fous ». Dans le milieu carcéral, où poux et gale sont endémiques, les soins ne concernent plus, a priori, que les détenus malades.

Lorsque l’abbaye de Clairvaux est transformée en maison centrale, l’infirmerie monastique du 18e siècle est jugée adaptée aux besoins des prisonniers des deux sexes gravement malades (tuberculose, rougeole, choléra ou encore maladies vénériennes) ; une salle d’accouchement (une douzaine en 1850) est même aménagée pour des raisons « de moralité et de convenance » (1851, ADA 30 Y 1).

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De l’infirmerie des moines de Clairvaux à l’hôpital des prisonniers
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Tout au long du 19e siècle, les autorités carcérales sont prises entre deux impératifs contradictoires : volonté de maintenir la rigueur réglementaire, par crainte que les malades ne jouissent d’un trop grand confort, et obligation, souvent mal respectée, de les soigner (alimentation, médicaments).

Enfin, les milieux clos génèrent eux-mêmes des pathologies. Dans les monastères, l’acédie désigne la mélancolie des religieux confrontés à la dureté de la règle ou à la tiédeur de leur vocation, ce qui peut les pousser au suicide : « Je vis mal, je me sens mal et je ne sais plus du tout pourquoi, ni pour qui je suis enfermée ici », déclare une moniale du 13e siècle (Césaire d’Heisterbach, Dialogus Miraculorum, IV, 39). Ces plaintes font écho à celles des prisonniers : « Ma vie se sent entamée » écrit un prisonnier du château de Loches en 1488 (Le prisonnier desconforté du château de Loches, v. 180). « À coup me vaudrait mieux mourir que languir ainsi longuement », affirme le poète Jean Régnier depuis sa prison de Beauvais, en 1432 (Les fortunes et adversitez, v. 1449-1450). Des mots que les prisonniers du 19e siècle auraient pu prononcer et que ne renieraient pas bien des détenus d’aujourd’hui.